Comment les communautés utilisent l'architecture pour discipliner les sans-abri

Université York; Observatoire canadien sur l'itinérance/Rond-Point de l'itinérance
Juin 10, 2014

La grande nouvelle de cette semaine était l'installation de pics en métal à l'extérieur d'un nouveau complexe de logements luxueux à Southwark (sud-centre de Londres), en Angleterre, apparemment après qu'un sans-abri y ait dormi il y a quelques semaines. Des photos et des commentaires sur les pics ont très vite circulé sur Twitter, Facebook et autres médias sociaux.

‘Anti-homeless studs’ outside 118 Southwark Bridge Road, London.

Mon ami le Révérant Jim Houston a dit: «Ce qui a été vraiment extraordinaire dans cette histoire, c'est l'indignation générale qui a été soulevée au nom des sans-abri contre l'utilisation d'une telle architecture défensive.» L'architecture disciplinaire ou défensive fait souvent surface lorsque des communautés (entreprises, résidents, police, etc.) se plaignent de l'utilisation d'espaces publics par des personnes qu'ils estiment être des nuisances. C'est cette façon de penser qui mène souvent à des lois qui criminalisent les personnes qui vivent l'itinérance, en ayant recours aux contraventions, aux règlements municipaux sur l'utilisation des espaces (interdiction de dormir dans les parcs, règlements sur la mendicité) ou même en s'attaquant à l'alimentation des personnes qui ont faim. Comme l'affirme Jim, la réaction aux pics à Londres est inhabituelle, car contrairement à l'attitude «pas dans ma cour» concernant les sans-abri, une multitude de personnes protestent et affirment que cette pratique est invasive et inhumaine (un sentiment récurrent était que cela rappelait les techniques repousse-pigeons.)

L'architecture disciplinaire ou défensive comprend toute structure dont le but est d'exclure certaines utilisations ou d'empêcher certains groupes ou certaines personnes d'utiliser ladite structure. Par exemple, le design de bancs qui sont en pente (on peut s'y appuyer pour se reposer mais on ne peut pas s'y asseoir), des bancs dotés de séparations pour qu'on ne puisse pas s'y allonger et des sièges d'abribus très étroits. D'autres méthodes comprennent la diffusion de grands bruits toute la nuit dans les lieux où les itinérants se rencontrent, ou continuellement nettoyer les bords de fenêtres, les trottoirs, les bancs, etc. Ces méthodes sont également utilisées pour empêcher les planchistes d'utiliser les espaces publics.

Pay & Sit: The Private Bench by Fabian Brunsing

Les pics n'ont rien de nouveau. On les trouve devant les magasins et les entreprises.

Si l'on fait une recherche un peu plus approfondie sur l'Internet, on trouve des pics en béton sous un pont et même un concept de banc pour lequel il fallait payer l'utilisation et dont les pics disparaissent si l'on y insérait de l'argent – je ne voudrais pas m'oublier dans un bon livre, ça risquerait de faire mal!

Trêve de plaisanterie, ces pics incitent à réfléchir à un plus grand problème : comment les personnes logées et les itinérants qui dorment à la dure peuvent-ils partager leur espace dans la société?

Nous aimons beaucoup les bancs conçus par Spring Advertising pour Rain City Housing il y a quelques mois de cela. Ils attirent très efficacement l'attention sur cet enjeu.

Un banc se transforme en abri (bien plus utile que les pics!), et l'autre utilise une peinture fluorescente pour afficher différents messages durant la nuit et durant la journée.

(Caption:)

Rain City Housing offre des habitations spécialisées et des services de soutien aux sans-abri. Afin de communiquer leur message, ils ont créé un banc qui se transforme en abri temporaire pour ceux qui en ont désespérément besoin. Lorsque le toit est relevé, l'adresse de Rain City Housing apparait à l'intérieur accompagnée du message «Trouvez un refuge ici».

Bench transforms into a temporary shelter. When the roof is up Rain City Housing's address is posted on the inside along with the message "Find a home here". Spring Advertising

Une sculpture de la rue créée par Timothy P. Schmalz montrant le Christ en tant que personne itinérante a également suscité de grands débats. Une statue de bronze de Jésus dormant sur un banc a été rejetée par plusieurs églises de Toronto et New York avant de trouver une place à Regis College, malgré qu'une version en bois de la même statue avait été bien reçue par le Pape François au Vatican. La même statue a fait controverse à Davidson, Caroline du Nord lorsqu'elle avait été située à l'extérieur de la St. Alban's Episcopal church. Le voisin, Jerry Dawson avait écrit dans une lettre :

Ma plainte n'a rien à voir avec la valeur de l'œuvre d'art ou de sa signification. C'est plutôt au sujet des gens qui viennent dans notre jolie ville raisonnablement huppée et voient cet horrible sans-abri couché sur un banc de parc. C'est aussi désagréable de se promener le soir et de marcher à proximité de cette sinistre Faucheuse. C'est l'impression que donne cette sculpture. J'ai déjà enjambé des sans-abri à New York qui dormaient sur le trottoir et je n'ai jamais été aussi effrayé que lorsque je passe à côté de cette sculpture.

Cette lettre se passe de commentaires.

Si la réaction est telle pour une simple statue, la réaction de Southwark face à un sans-abri en chair et en os n'est pas étonnante. Le réflexe «pas dans ma cour» se porte bien. Il nous incombe à tous d'en parler et de se faire entendre. Si nous ne voulons pas voir de personnes itinérantes dans nos rues, alors il faut faire le nécessaire pour éliminer l'itinérance; eux aussi préfèreraient avoir un chez-soi et rentrer chez eux. Il faut davantage de logements abordables (soit en en construisant de nouveaux ou en offrant des suppléments au loyer). Il faut mettre sur pied des programmes qui soutiennent les besoins des individus qui emménagent dans ces logements (surtout en ce qui a trait aux programmes Logement d'abord). Il ne faut pas pénaliser ou criminaliser les gens parce qu'ils sont sans abri. Il faut améliorer la planification de sortie des établissements hospitaliers et correctionnels. Il faut aussi offrir un soutien aux jeunes qui n'ont plus accès aux soins et services d'aide à l'enfance en raison de leur âge.

Crédits photographiques : Andrew Horton/Worldview Media, Geekosystem, Spring Advertising.

Tanya Gulliver-Garcia est une coordonnatrice de recherche pour l'Observatoire canadien sur l'itinérance basée à l'Université York. L'OCI œuvre à la mobilisation des résultats de recherches afin qu'elles aient un plus grand impact sur l'élimination de l'itinérance au Canada. Tanya est aussi une étudiante en doctorat à la Faculté des études environnementales de l'Université York avec un intérêt particulier dans la résilience des collectivités et le rétablissement après des désastres catastrophiques. De 2003 à 2010, Tanya a enseigné un cours sur l'Itinérance dans la société canadienne à l'Université Ryerson, a travaillé au sein de l'équipe de gestion et du personnel du Toronto Disaster Relief Committee, et est co-fondatrice du Toronto Homeless Memorial.

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