Définition de l’itinérance au Canada mise à jour

Université McGill
Décembre 13, 2017

À mon avis, la Définition canadienne de l'itinérance est une des initiatives de recherche-action des plus importantes jamais entreprises par l'Observatoire canadien sur l'itinérance (OCI).

En 2012, j'ai entrepris un examen des processus de réseautage et de mobilisation des connaissances de l'OCI. Une des choses dont je voulais parler aux gens était la création de la Définition, car les gens de l'OCI la considéraient comme un résultat important de leurs travaux. Je n'arrivais pas à savoir pourquoi on y attachait autant d'importance, mais j'étais curieuse de comprendre. Lorsque j'ai commencé à parler aux gens partout au Canada de leur participation au Réseau canadien de recherches sur l'itinérance (qui est par la suite devenu l'OCI), j'ai été surprise par le nombre de personnes qui parlaient de la Définition. Définir l'itinérance a permis aux personnes sur le terrain d'être sur la même longueur d'ondes quand à leur compréhension et leur interprétation de l'itinérance dans leur collectivité. Cela représentait un pas en avant décisif qui a permis aux collectivités d'un bout à l'autre du Canada d'évaluer le problème et de comprendre son ampleur.

Sans définition commune, il est impossible de dire avec certitude si nos efforts contribuent à des réductions du nombre des sans-abri ou non. En ce qui a trait à la recherche, cela s'appelle opérationnaliser vos variables, et il ne s'agit pas que de chiffres, il s'agit de comprendre la nature et l'amplitude du problème. Pour créer la Définition canadienne, une équipe intersectorielle de personnes provenant de partout au pays s'est servie de toutes sortes de connaissances (p. ex. les connaissances de l'expérience vécue, les connaissances issues de la recherche, les connaissances politiques et les connaissances des prestataires de services) afin d'en arriver à une définition de l'itinérance accessible, inclusive et sans ambiguïté qui pouvait être utile aux décideurs politiques, aux gouvernements, aux professionnels du secteur d'aide aux sans-abri, aux bailleurs de fonds et aux universitaires. Pour les personnes qui connaissent l'itinérance, il fallait une définition qui reflétait leurs expériences et qui servait d'outil efficace pour prévenir l'itinérance et y mettre fin à l'échelle pancanadienne. Pour les autres, la définition devait pouvoir servir à leurs travaux et promouvoir de meilleurs résultats, ou plutôt des résultats plus justes, pour les personnes avec lesquelles et pour lesquelles ils travaillent.

Un des professionnels du secteur d'aide à l'itinérance que j'ai interrogé en 2012 a déclaré ce qui suit, ce qui expliquerait les raisons pour lesquelles les gens qui veulent lutter contre l'itinérance voient (et continuent de voir) cette définition comme quelque chose d'utile :

«…Lorsque quelqu'un est sur la même longueur d'onde, il est possible d'avoir une plus grande influence sur les politiques, que ce soit au niveau fédéral ou provincial... Si nous avons une définition acceptée, les politiques seront rédigées d'une certaine manière, les fonds arriveront d'une façon différente pour combattre l'itinérance de ce point de vue. (À l'aide d'une Définition canadienne), lorsque nous parlons de l'itinérance, on sait que nous n'avons pas besoin d'identifier si nous parlons de ceux qui risquent d'être sans-abri, qui couchent chez des amis, qui vivent de salaire en salaire ou qui sont absolument sans abri. Tout le monde y met ces petits qualificatifs qui incluent ou excluent des groupes de personnes particuliers correspondant à la définition. Avec une définition acceptée où tout le monde est d'accord lorsque l'on parle d'itinérance, on peut être plus inclusif... Nous faisons face à un défi du point de vue organisationnel car suivant la définition de l'itinérance, cela pourrait inclure tous les gens avec qui nous travaillons jusqu'aux personnes qui fréquentent nos banques alimentaires dans différentes communautés, ou se montrer très exclusif et ne parler que des gens qui sont dans nos refuges. Mais si l'on observe les gens qui vont et viennent dans nos programmes de traitement, qui rentrent et sortent de nos maisons de transition, des programmes de violence domestique, ...s'il y a une définition plus large à la base, plus inclusive et qu'elle comprend dorénavant les personnes logées temporairement ou même les gens qui sont dans des logements de transition ou supervisés... soudain il y a la possibilité de faire plus pour ces personnes et de travailler avec eux, et il n'est plus question de les laisser repartir et de les revoir un mois plus tard quand les choses ne vont plus.»

Cela en dit aussi long sur l'importance d'une compréhension inclusive et précise de l'itinérance  qui comprendrait ceux qui sont provisoirement dans des refuges ou à risque d'itinérance et ceux qui vivent l'itinérance absolue.

Cinq ans plus tard, nous suivons toujours les façons dont l'OCI et les autres orientent la recherche vers des changements équitables et justes partout au pays, et les gens font encore allusion au rôle que des langages et des concepts communs jouent dans la coordination de réponses efficaces à ce problème complexe. De manière pragmatique et conceptuelle, une définition canadienne de l'itinérance était la première étape d'une série de changements importants qui ont réorienté la conversation sur l'itinérance et le logement dans ce pays, ainsi que dans la manière dont nous essayons de résoudre le problème de l'itinérance grâce à des politiques, des financements, des programmes et des soutiens.

Mais les définitions de problèmes sociaux complexes comme l’itinérance ne peuvent pas être traitées comme des lois immuables. Elles doivent changer, tout comme notre compréhension du problème de l'itinérance change au fur et à mesure que les expériences d'itinérance des gens continuent à changer. Je l'ai compris lorsque l'on m'a demandé de me joindre à une nouvelle équipe de chercheurs dans le domaine de la prévention de l'itinérance chez les jeunes en 2017. Cette réunion s'est déroulée en français et mes connaissances du français sont encore limitées. Mais ces réunions avec des collègues francophones me servent d'expérience d'immersion, et ma compréhension s'améliore. Lors de l'une de ces premières réunions, alors que nous définissions les termes d'une proposition de recherche, la Définition canadienne de l'itinérance a été soulevée. Elle a été catégoriquement rejetée par toute l'équipe. J'ai demandé pourquoi, expliquant que je ne voyais pas la différence, en esprit, entre la définition québécoise et la définition canadienne. On m'a informé que la pièce maîtresse de la définition québécoise était absente de la définition canadienne. Selon la définition canadienne, l'itinérance n'avait pas été historiquement présentée comme une rupture avec le contrat social, une distinction politique et éthique clé créée par la Province de Québec : «L’itinérance se définit comme étant la combinaison de facteurs structurels, institutionnels et individuels inscrits dans le parcours de vie des personnes menant à un processus de rupture sociale qui se manifeste entre autres par la difficulté d’obtenir ou de maintenir un domicile stable, sécuritaire, adéquat et salubre» selon la politique nationale pour combattre l'Itinérance (Gouvernement du Québec, 2014, p.30).

Cette distinction, selon laquelle l'itinérance est une violation ou une rupture du contrat social, m'a frappée comme étant importante au niveau politique et éthique. Et c'est pourquoi l'automne dernier, j'ai proposé cette idée au cours de la réunion de la direction annuelle de l'OCI lorsque la conversation s'est orientée vers la révision d'une définition. Lorsque la nouvelle définition a été publiée plus tard en automne, ce changement a été incorporé : «Le problème de l'itinérance et de l'exclusion liée au logement est le résultat de la rupture de notre contrat social; le manquement de la société à assurer que des systèmes, un financement et des soutiens adéquats sont en place de telle sorte que tous les individus, même dans des situations de crise, aient accès au logement et aux soutiens dont ils ont besoin.»

La gamme des situations de vie physiques, ce que la définition appelle la Typologie de l'itinérance, n'a pas changé, mais cette importante dimension éthique et politique a été ajoutée. Je remercie donc mes nouveaux collègues francophones qui m'ont généreusement invitée à m'assoir à leur table, à écouter en français et à répondre en anglais, afin de travailler ensemble pour atteindre des résultats qui exigent une humble collaboration de notre part à tous.

Résumé des mises à jour de la définition

 

D'après une consultation nationale, la définition canadienne de l'itinérance a été mise à jour en 2017. Les changements importants incluent :

 

  • La reconnaissance de la surreprésentation des Autochtones parmi la population canadienne des sans-abri des suites de la colonisation et du génocide culturel.
  • La reconnaissance que les réponses communautaires doivent tenir compte de la diversité de la population des sans-abri, en particulier pour les besoins uniques des jeunes, des femmes, des familles, des personnes atteintes de problèmes de santé mentale et/ou d'accoutumance, des gens victimes de violence, des personnes âgées, des anciens combattants, des immigrants, des réfugiés, des personnes ethno-raciales et racialisées, et des membres des communautés LGBTQ2S.
  • L'affirmation que l'itinérance et l'exclusion liée au logement sont les résultats de la rupture de notre contrat social; le manquement de la société à assurer que des systèmes, un financement et des soutiens adéquats sont en place de telle sorte que tous les individus, même dans des situations de crise, aient accès au logement et aux soutiens dont ils ont besoin. 

 

Ajouter un commentaire

Tweets récents

Le contenu de ce site est protégé par une licence Creative Commons Paternité – Pas d'utilisation commerciale – Pas de modification.

Les analyses et interprétations publiées dans le blogue sont celles des contributeurs individuels et ne représentent pas nécessairement les opinions de l'Observatoire canadien sur l'itinérance.