Pourquoi les sans-abri possèdent-ils des animaux familiers?

Université York; Observatoire canadien sur l'itinérance/Rond-Point de l'itinérance
Mars 16, 2016
Catégories: Ask the Hub

Avoir un animal de compagnie présente de nombreux avantages, dont une meilleure santé physique et mentale comme le montre l’étude de J. Sherpell . D’ailleurs, beaucoup en Amérique du nord traitent leur animal familier comme un membre de la famille – certains vont jusqu’à dire qu’une maison sans animal familier n’est pas un foyer. (Avec mes deux chats et mon chien je fais partie de ce groupe.)

Les personnes sans abri sont pareilles et bon nombre d’entre elles ont un animal familier. Selon des communications citées dans la thèse de Michelle Lem, Effects of Pet Ownership on Street-Involved Youth in Ontario , une étude sur les adultes à logement précaire à Toronto, Ottawa et Vancouver montre que 11,5 % des participants ont un animal familier; de même une étude de 2009 sur la criminalisation indique que sur un échantillon de jeunes sans abri à Toronto, 12,8 % ont un animal familier. D’après Rhoades, Winetrobe et Rice , ce pourcentage pourrait atteindre 25 % aux États-Unis.

Beaucoup ne peuvent se résoudre à abandonner l’animal adopté quand ils étaient logés. Il ne faut pas oublier que dans la plupart des cas, l’itinérance est de courte durée au Canada. D’autres adoptent un animal quand ils sont déjà sans abri. Dans tous les cas, les sans-abri gardent en général leur animal car ils ne peuvent pas imaginer vivre sans lui. Comme l’explique Andrew Johnston à propos de sa chienne Smokey dans un article du Toronto Star sur les chiens et les sans-abri : «c’est tout ce que j’ai au monde en dehors de ma vie, et ma vie s’arrange pas… je suis là pour elle et elle est là pour moi.»

Bien qu’il y ait peu de recherches dans ce domaine, les études existantes soulignent les raisons pour lesquelles les sans-abri ont des animaux familiers.

Affection et compagnie

Les animaux de compagnie, comme l’explorent Paws for Thought et une étude faite au R.-U. , sont souvent plus que des animaux familiers. Pour beaucoup, et plus particulièrement pour les sans-abri dont les réseaux sociaux sont souvent réduits à l’extrême, l’animal leur apporte affection et compagnie. Dans une étude menée auprès d’adultes sans abri en Californie , 74 % des personnes ayant un animal déclarent que ce dernier est leur seule source d’affection et de compagnie.

De la même manière, dans une étude sur les femmes sans abri vivant dans des refuges de 6 villes canadiennes menée par Labrecque et Walsh, près de la moitié des participantes mentionnent le besoin d’affection comme raison de posséder un animal familier. Elles citent aussi comme raisons importantes : l’acceptation inconditionnelle due au fait que les animaux ne les jugent pas (39 %) et le fait qu’ils sont une source de réconfort (51 %). Parmi ces femmes, 82 % parlent du sentiment de perte ressenti quand elle doivent abandonner leur animal pour pouvoir rester dans un refuge.

Les études menées auprès de jeunes sans-abri montrent l’importance de l’affection et de la compagnie. Dans une étude par Harmony, Winetrobe et Rice menée auprès de 398 jeunes sans-abri de Los Angeles, 23 % des participants disent avoir un animal familier, un chien pour plus de la moitié. L’affection et la compagnie sont les thèmes communs, 84,5 % déclarent : «mon animal me tient compagnie» et 79,3 % «mon animal me fait sentir aimé». L’affection est à deux sens, même avec les animaux : 70,7 % disent : «avec mon animal, j’ai quelqu’un à aimer.»

Dans sa thèse, Michelle Lem note : «Un attachement universellement élevé à un animal chez cette population unique de propriétaire d’animaux [les jeunes sans-abri], cela permet aux jeunes d’avoir non seulement un soutien affectif et social mais aussi de vivre les conséquences affectives causées par la perte d’un animal.» Elle observe aussi que les jeunes qui ont un animal se plaignent moins de dépression.

Sans-abri dans la rue avec un chien

Détermination, responsabilité et responsabilisation

Avoir un animal s’accompagne de lourdes responsabilités et les sans-abri le savent. Dans l’étude de Labrecque et Walsh, 28 % des femmes sans abri le mentionnent pendant les entrevues.

La détermination, la responsabilité et la responsabilisation résultant de la compagnie d’un animal peuvent aider les personnes sans abri à changer leur vie. L’une des études les plus convaincantes sur ce sujet est celle de Leslie Irvine, Animals as Lifechangers and Lifesavers: Pets in the Redemption Narratives of Homeless People. Elle a interrogé des sans-abri de Boulder, CO et de San Francisco, CA, qui fréquentent les cliniques vétérinaires de rue et les a fait parler de leurs animaux. Les récits ainsi obtenus sont très émouvants.

Plusieurs disent que leur animal les aide à gérer leurs dépendances. Tommy a adopté Monty, un chien errant, à sa sortie de prison. Il avait arrêté par force de consommer de l’alcool et des drogues, il explique que Monty l’aide à rester sobre. Donna raconte une histoire semblable au sujet d’Athena, la chienne qu’elle a adoptée, à laquelle elle attribue sa sobriété.

Dans de nombreux récits, l’affection, la compagnie et la responsabilité sont les raisons principales pour lesquelles les personnes sans abri gardent leur animal. Denise a parlé à Irvine de son chat Ivy, qui vivait à l’époque avec elle dans son auto. «Elle est la raison pour laquelle je continue, parce que je me suis engagée à m’occuper d’elle quand je l’ai adoptée. Elle a besoin de moi et moi d’elle. Elle est ma seule source d’affection et de compagnie quotidienne.»

Malgré toutes ces raisons, avoir un animal quand on est sans abri pose des défis.

Les défis d’avoir un animal familier quand on est sans abri

Logement

Avoir un animal empêche souvent les personnes de rester dans un refuge. À Toronto, qui a la plus grosse population de sans-abri, un seul refuge accueille les chiens et les chats : Bethlehem United Shelter administré par Fred Victor .

Dans sa thèse, Lem n’a trouvé que six refuges qui acceptent les animaux mais indique qu’il pourrait y en avoir plus : «étant donné que certains peuvent ne pas promouvoir le fait qu’ils acceptent les animaux, et qu’il n’y a pas de liste exhaustive des agences acceptant les animaux, il est difficile d’évaluer l’accessibilité de ces services.»

Par conséquent, de nombreux sans-abri doivent prendre une décision difficile : rester dans la rue avec leur animal ou l’abandonner pour aller dans un refuge. Il est évident que la mise en place de refuges acceptant les animaux soulagerait le sentiment de perte découlant de l’abandon de leur animal, aiderait les gens à quitter la rue et éviterait d’envoyer des animaux dans des refuges pour animaux déjà surpeuplés.

Coûts de la nourriture et des soins

Entre l’achat de nourriture et les soins vétérinaires, avoir un animal est dispendieux. Dans l'étude menée par Aline Kidd et Robert M. Kidd auprès de 105 adultes sans abri , 55 % des participants disent que les soins vétérinaires sont un problème et 44 % fréquentent une clinique gratuite. Bien qu’elles existent sporadiquement et ne soient pas toujours accessibles, les cliniques de rue mises en place par des groupes comme Community Veterinary Outreach jouent un rôle important dans la santé des animaux dont les propriétaires sont sans abri, vivent dans des logements précaires ou ont des revenus faibles.

Cette même étude souligne que nourrir l’animal est un problème. En effet 58 % admettent que nourrir leur animal est souvent difficile mais qu’ils trouvent le moyen de le faire : 9 d’entre eux partagent leur nourriture avec leur animal ou l’utilisent comme complément pour leur animal; et 12 disent qu’ils commencent toujours par nourrir leur animal.

Pour d’autres sans-abri, trouver de quoi nourrir leur animal n’est pas aussi problématique. Dans l’étude de Irvine, Welsh et Kahl, Confrontations and Donations: Encounters Between Homeless Pet Owners and the Public , de nombreux participants indiquent qu’ils incorporent la nourriture de leur animal dans leur budget. La nourriture est aussi souvent donnée par des passants, des animaleries et des organismes de protection des animaux.

Redéfinir le «bon» propriétaire d’animal

En plus de ces défis, les sans-abri qui ont un animal font face à beaucoup de préjugés. Comme le signalent Irvine, Walsh et Kahl, les sans-abri font souvent l’objet de critiques et d’attaques parce qu’ils ont des animaux. Des inconnus offrent d’acheter leur animal ou menacent d’appeler une organisation de contrôle des animaux. Par conséquent, les sans-abri avec animaux «redéfinissent constamment le fait d’avoir un animal en y incorporant la manière dont ils en prennent soin, et en remettant en question les définitions qui requièrent un domicile physique.»

James, un participant de Boulder, fait remarquer que les propriétaires d’animaux logés ne sont pas soumis aux mêmes critiques que les sans-abri :

«Certaines personnes ne devraient pas avoir d’animaux, je suis entièrement d’accord qu’il y a des gens dans la rue… incapables de prendre soin de leur animal… mais c’est la même chose pour ceux qui ont une maison et un emploi. Vous n’avez pas de temps à passer avec votre animal parce que vous êtes trop occupé à travailler pour garder votre maison et payer votre auto, et vous négligez votre chien qui ne vous voit pas, et quand vous rentrez chez vous, vous voulez juste manger et dormir, ça revient à maltraiter votre chien.»

Kaz, un autre participant de San Francisco, redéfinit la possession d’un animal en expliquant aux chercheurs combien de temps il passe avec ses chiens :

«On me dit que je ne peux pas prendre soin d’un chien dans la rue, et je leur réponds qu’ils sont fous, parce que moi je passe 24 heures sur 24 avec mes chiens. Ils ne me quittent jamais. Je leur donne plein d’eau, plein de nourriture. Je m’occupe beaucoup d’eux. Ils ont mon attention 24 heures sur 24. Je les emmène au parc. Ils peuvent courir et s’amuser. Ils découvrent des choses nouvelles tous les jours et explorent parce que c’est ce que font les chiens.»

Les personnes sans abri ont un animal pour les mêmes raisons que les autres, l’animal donne un sens à leur vie, les aime et leur tient compagnie. Dans beaucoup de cas, les sans-abri s’occupent plutôt bien de leur animal familier.

Cette publication fait partie de notre série de blogues «Demandez au Rond-point». Vous avez une question en rapport avec l'itinérance et vous voudriez une réponse? Envoyez-nous un courriel à thehub@edu.yorku.ca et nous vous donnerons une réponse basée sur la recherche.

Photo : mattwi1s0n on Flickr

Emma Woolley est une étudiante de premier cycle dans le programme de travail social de l'Université York et possède une expérience dans la publication et les communications numériques. Son intérêt dans les logements abordables et l'itinérance, les approches progressives, et les soins de santé mentale et la justice sociale, l'a menée à travailler pour le Rond-point de l'itinérance. Emma est une rédactrice indépendante dont les nombreux travaux ont été publiés. Une grande partie de son travail est axé sur des questions d'égalité des genres au sein de la culture numérique et de la technologie.

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